Je vous présente aujourd'hui un photographe dont j'aime particulièrement le travail pour les voyages où ses clichés me transportent.
Des “voyages” divers, comme vous pourrez vous en rendre compte au fil de l'entretien…

Bonjour Pierre, aujourd'hui, j'ai envie de faire l'inverse… De parler de tes derniers voyages et de revenir vers le passé. Tout d'abord est-ce que cette proposition te sied ? Mais avant d'aller plus loin pourquoi ce choix en photo d'introduction ? Pour une invitation à un voyage imaginaire avec ce bateau échoué ou un clin d oeil pour mon goût envers les friches ? …
Parfaitement, partons pour un voyage peut-être imaginaire pour le moins improbable ! Heureux d’avoir satisfait ton goût pour les friches. En fait nous sommes fin 2018 dans la Mer d’Aral en Ouzbékistan. Cette mer se meurt, ce bateau a perdu toute l’eau autour de lui emportant avec elle toute une région qui était prospère. J’observais cela quand une belle Ouzbek arriva, monta sur l’épave et fit … un selfie !

Un cadeau donc du au hasard ! Puisque tu acceptes de te prêter au jeu, quelle est ta dernière activité ?
Oui Isabelle avec plaisir, on est d’ailleurs plus marqué par les travaux récents que ceux du passé. L’avantage des travaux récents est l’immersion permanente de l’instant … l’inconvénient en est le manque de recul !
Ma dernière activité remonte au mois de mars 2019 : une expérience au départ de Miami-Beach dans le monde des Croisières des Caraïbes à bord du Symphony of the Seas le plus grand paquebot du monde à ce jour.
Combien de voyages par an fais-tu ?
Environ 3 voyages photographiques par an qui donnent lieu chacun à la réalisation d’un livre photo sans texte ni légende juste un titre.
Ton choix est-il en fonction de tes goûts, de l'actualité, des opportunités ou des personnes rencontrées ? Explique nous stp ?

Oui mon choix est fonction de tous ces facteurs voire d’autres, au hasard d’idées qui soudainement prennent vie.
Par exemple l’idée de mon livre sur les Arrières-Cours de Venise “Venetian Backyards & Mirages” est à l’origine un défi personnel : comment réaliser un livre sur Venise (des millions de fois photographiée !) en sortant des clichés, des cartes postales et des ambiances kitch ?

J’ai décidé d’y séjourner 13 jours/13 nuits mi-janvier de cette année, période la plus favorable au climat maussade à souhait … normalement ! Je recherchais des ambiances de pluie, de brouillard et même de neige pourquoi pas ?
Ce fût tout le contraire : un temps frais de carte postale pour 80% du séjour où j’étais bronzé dès le 2ème jour ! Il a fallu « plier » les circonstances, l’environnement, et le photographe à l’objectif à atteindre … ce fût douloureux !
L'alternance dans les pays, ou dans le style des photos a une importance ? 
Un pays de la “vieille Europe” suivie par les états-unis et précédé par le Japon…

Non aucune importance, c’est selon comme on dit. Bref rien de prémédité.
Je dois dire que concernant ce voyage à Venise, les gros plans m'ont effectivement quelque peu perturbés, je trouvais que l'on perdait un peu de la magie de Venise pour se tourner vers les vénitiens et des détails de la ville auxquels la majorité des voyageurs ne prennent pas attention, un désir de la démystifier en plus de se différencier des photographies déjà prises sur cette ville ?
Oui exactement ! Heureux d’avoir perturbé ton attendu ! C’est le but recherché.
Mais en y regardant bien le titre et les 1ère et 4ème de couverture annoncent “la couleur” !
Le titre et les photos de couverture sont “la promesse” du livre et de son contenu : Arrière-cours & Mirages Vénitiens.
Le livre se divise en deux parties : la première sur ce Venise des arrière-cours et la deuxième sur les Mirages de cette ville surnommée la “Sérénissime” qui nous plongent dans une magie … plutôt sombre.

En fait j'ai réagi automatiquement sans réfléchir, ça m'arrive souvent, (rires), j'aime la nostalgie de ce lieu et sa lente mort annoncée, le décalage entre le tourisme et le quotidien des habitants, je vais “feuilleter” de nouveau ta vidéo, et invite nos lecteurs à le faire.
Exemple contraire mon livre « Extrême Far East » à Kyoto en mai 2018 :
Je voulais aussi relever le défi photographique d’un lieu aujourd’hui hyper touristique, anecdotique et kitch. Comment arriver à se détourner de tous ces clichés ?
Un travail intensif de 16 jours et 16 nuits, 230 km parcourus à pied, autant en train, bus et métro sur Kyoto et ses environs, ont été nécessaires.
Dans ce cas le résultat est plus séduisant … pour les occidentaux !
J'ai beaucoup aimé cet album, n'y ai pas ressenti la même impression que pour Venise, peut-être parce que je ne connais pas le pays, ou alors parce que cela correspond à mon “impression”, mon “japon imaginaire”, au travers les films que j'ai pu voir...

Celà correspondait à ce que tu attendais, à ce que les occidentaux en général attendent toujours aujourd’hui : ce Japon ancestral qui leur a été révélé la première fois dans les années 50-60 dans les films, magazines et reportages de l’époque.
Les Japonais eux ont pour la plupart tourné la page, il regardent ces photos comme nous regardons certaines ressemblant à nos années 60 en France.
“Les Japonais eux ont pour la plupart tourné la page” Pourtant ce Japon existe aussi puisque tu l’as rencontré, je ne peux pas dire que ”j'attendais" ce Japon, le mélange de tradition et de modernité me semble évident, peut-être à tord, et justement j'ai trouvé cela dans tes clichés.

Mais moi je te le dis (avec provocation 😉) “tu l’attendais !” comme souvent inconsciemment les occidentaux s’imaginent (=attendre) et souhaitent “voir” ce Japon nostalgique tant identifié via les images fixes et animées diffusées après guerre.
Oui ce Japon existe… en partie : la photographie, tout du moins la mienne, ne traduit pas du tout une réalité, c’est toujours une mise en scène par le choix du cadrage, de la composition, du champ et du hors champ, par les choix de la colorimétrie et des jeux des clairs/obscurs, par la fraction de seconde qui fige ce que l'oeil est incapable de faire.
Et plus concrètement “ce Japon” je n’ai eu de cesse de le traquer dans Gion le quartier “chaud” de Kyoto pour ne garder sur les centaines de clichés pris que l’infime partie reflétant “ce Japon”. Désolé d’enlever un peu de magie à l’image ! .

.. Pas grave, puisque maintenant je sais que si, moi, je “l‘attendais”, toi tu le “recherchais” !
A propos de cinéma ; tes cadrages... tu les penses, tu les réfléchis ? Ou, est-ce de façon inconsciente que tu vas vers ces compositions qui semblent si souvent inspirées de plans de films ?

Pratiquant une photo faite d’errances sans but préalable où l’instantané prime, les cadrages sont souvent instinctifs, on a pas le temps pour réfléchir. Ça devient à la longue un réflexe, on se nourrit de la peinture, de cinéma, des livres photos de grands photographes, des expositions, avec le temps et la chance toutes ces influences ressortent dans certains instantanés. On peut dire que c’est une façon inconsciente de cadrer au moment du clic. Les autres images moins liées à l’instantanéité permettent de peaufiner le cadrage, le point de vue, la lumière et même le moment de la prise de vue.
Que recherches-tu à travers ce type de photographies ? Pour ma part j'ai le sentiment que c'est le désir d'aller vers l'autre, vers d'autres cultures qui te pousse ? Ai-je raison ?

A travers ce type de photographies ou plutôt de livre-photos je recherche humblement à donner ma vision du monde, une vision artistique pas journalistique.

Aller vers l’autre c’est accepter et respecter la différence. Ayant séjourné et travaillé un quart de siècle hors de France je constate que les vérités sont multiples, que l’enrichissement de l’échange fait avancer et surtout apaise. Photographiquement l’œil est en permanence aux aguets, en permanence attiré par l’inhabituel.
Avant de voyager et de nous proposer des photos de rues du monde entier quel type de photos faisais-tu ? A moins qu'il ne s'agisse de ton”premier amour" que tu partages toujours, qu'en est-il ?

En fait je fais réellement de la photo depuis début 2015, et à cette époque j’avais une fascination pour les “Regards” et ma pratique tournait autour de ces Regards vers le photographe que je volais ou que je “surprenais”, parfois même en mouvement sans m'arrêter de marcher par exemple. Je n’avais que ce type de photos à mon actif !
Qu’en est-il aujourd’hui de ce type de portraits dans ton travail ? As-tu une idée de ce que cela signifiait ou signifie encore ?

Depuis fin 2016 je m’exprime exclusivement par le livre-photos sans texte ni légende juste le titre de l’ouvrage. La narration visuelle est le point clé incontournable de ce moyen d’expression. Les photos ne sont qu’au service de cette narration.
Aujourd’hui dans chacun de mes livres apparaissent quelques rares portraits “Regards” sans en être les pivots de l’œuvre.
Ce que cela signifie ou signifiait ? jusqu’à peu je n’en avais aucune idée.
Ces portraits de “Regards” volés ou surpris se caractérisent par une absence de profondeur, de tentative de “pénétration” de l'âme des sujets photographiés. Comme par exemple les forts et émouvants portraits de Diane Arbus ou plus proche de nous ceux de Vanessa Winship.
Récemment plusieurs personnes connaissant mon travail dans le milieu de la photo m’ont dit : “la superficialité apparente de tes rares portraits Regards d’aujourd’hui sont en fait tes autoportraits !”
Voilà ! je ne sais pas si cette signification est pertinente ? Aux autres d’en juger.

Cette remarque ne m'étonne pas car c'est une réflexion que l'on peut faire également dans la peinture, que je me suis faite à une époque où je peignais des personnes, j'ai arrêté trouvant qu'à travers ces portraits je me dévoilais… Pour me rendre compte plus tard que d'autres choix nous dévoilent tout autant mais de façon plus subtile.
Si tu devais répondre à un (jeune) photographe concernant ton expérience que lui dirais-tu en premier lieu et qu'as-tu envie de lui conseiller ?

Je suis bien mal placé Isabelle pour répondre à ta question. Je suis un “vieux” monsieur mais un “jeune” photographe, avec juste 4 petites années d’expérience.
C’est plutôt moi qui cherche dans mes rencontres physiques et virtuelles avec des photographes talentueux, des réponses à tes questions !

Les évènements actuels, sociaux, écologiques te donnent-ils envie de proposer d'autres sujets ou du moins de les aborder différemment ?
Si oui, peux-tu développer, et sinon, as-tu envie de nous donner ton opinion ?

Non ! Je ne suis pas un photographe engagé.
Les lieux et les sujets ne sont qu’un prétexte pour une expression artistique, hors d’une narration traditionnelle documentaire ou photo-journalistique.
Néanmoins il faut nuancer ma réponse abrupte : quand je photographie la rue donc la vie actuelle, j’en donne forcément une vision, un reflet très personnel forcément orienté. Je m’explique.
La définition en deux mots d’auteur-photographe que je m'approprie sépare en deux mon activité.
A la prise de vue je suis 100 % “photographe” et je “prends” tout ce qui attire mon attention, que je trouve intéressant sans me poser de questions ou d’arrière-pensées. Là la résultante n’est due qu’à la quantité de travail et à la chance de l’instant.
Malgré tout un premier filtre s’opère, un filtre lié à ma personnalité, mes scrupules, mon éthique, enfin tout ce qui est associé à ma personne qui m'empêche de prendre certaine photos ou des scènes que je ne “vois” pas et que d'autres photographes verraient … ou accepteraient.
Donc dans cette première partie une sélection personnelle (pour ne pas dire engagée) se réalise, et souvent inconsciemment.
Dans la partie “Auteur” où le choix drastique des photos (l’editing), la réalisation du chemin de fer (l'ordonnancement des photos), la construction des séquences du livre, leur mise en page et enfin le titre de l’ouvrage ne sont pas dûs au hasard : je suis 100% responsable du parti pris, de tous les choix. Le travail d’Auteur n’est qu’un travail de filtre pour ne retenir et mettre en musique que les photos qui correspondent au propos que je souhaite développer. Il y a bien là une intention d'amener le lecteur dans la voie que j’imagine.
Comme par exemple la volonté de montrer la vraie vie de Venise, de ceux qui y travaillent et/ou y vivent. Ou encore les croisiéristes de la middle-class américaine pro Trump pour la plupart.
Après, et c’est ce que j’aime dans le livre-photos sans texte ni légende, chacun chaque lecteur a sa propre interprétation des photos et des livres, fonction de son expérience et de son imaginaire. Il ne peut s'appuyer (être guidé) sur un texte une légende.
En conclusion libre à chacun de se raconter sa propre histoire à la lecture des livres-photos.
Comment envisages-tu l'évolution de ton travail ?

C’est exactement la question que je me pose aujourd’hui ! Mon onzième livre sera bouclé dans quelques jours.
L’année 2019 s’est achevée, je suis rentré d’Estonie où cette question m’a hanté pendant tout mon séjour de deux semaines. Trois jours après mon arrivée à Tallin j’ai pratiquement arrêté de prendre des photos : “Tu es en train de refaire les mêmes photos que d’habitude. A quoi ca sert ? Où va- tu ? Ou plutôt où veux-tu aller ? Où dois-tu aller ?”. La peur de se répéter, de ne pas se renouveler et le sentiment de tourner en rond prennent prise.
Bref après une phase de déstabilisation et un peu de recul je sais ce que je veux conserver… mais pas encore ce que je vais aller chercher de nouveau dans les photos à prendre au futur ! J’y réfléchis.

Je t'ai demandé de choisir un cliché de ton dernier voyage, pourquoi ce choix ? Et par rapport à ce que tu viens de me formuler, peux-tu me dire quelque mots sur ce cliché ?
Habituellement les photos se “reposent” plusieurs semaines après mon retour et avant que je les regarde !
Tu m’obliges donc à m’y plonger… passant en revu les images je me suis arrêté sans poursuivre avant sur ces deux auto-portraits détournés. Ils ont été réalisés au “Energy Discovery Center” de Tallin : un grand écran surmonté d’une caméra restitue votre reflet passé aux rayons.
Elles représentent mises en diptyque ce que je viens de formuler : l’homme et le photographe devant l’homme qui cherchent tous deux à s’analyser en profondeur pour répondre aux questions “qu’elle sera l’inspiration future ? sera-t-elle autour de toi, dans ta tête, ton regard ?”
Ton support favori afin de partager tes expériences est ? Fais-tu des expositions ? J'ai vu que l'on pouvait retrouver des interviews sur toi et ton travail dans diverses revues ; quel est ton sentiment à ce propos ?

Le livre-photos traditionnel/industriel sans texte ni légende juste son titre est mon mode d’expression. C’est dans ce médium complet : photographies (la matière première), éditing, design et mise en page, que je me reconnais le mieux. 
Le digital d’aujourd’hui permet de maîtriser seul toute la chaîne derrière son écran : développement, post-production, mise en page, design et impression en ligne. C’est ce qui me motive : être le seul responsable du livre-photos final, de la prise de vue à l’impression.
Non je ne fais pas d’expositions et n’en ai jamais fait même de mon propre chef. Par contre pour la première fois j’ai concouru ce mois-ci à des Festivals gratuits où les gagnants seront exposés, à suivre donc…
Concernant les interviews, les publications et conférences sur mon travail c’est toujours un moyen enrichissant de prendre du recul sur mon activité et d’avoir un retour sur sa qualité sa perception par autrui. 
Les mails et messages de mes lecteurs y participent amplement d’ailleurs. C’est motivant.
En Conclusion de cet article, j'aimerais vous donner quelques informations sur l'organisation de ces entretiens, tout d'abord je sélectionne des artistes dont j'aime le travail, certains me sont connus et d’autres pas du tout, l'admiration que l'on éprouve pour un travail artistique ne fait pas tout et si par bonheur la découverte de la personnalité de son auteur nous sied alors ce n‘est que du bonheur !
La mise en place de l'entretien se fait en plusieurs étapes :
- Je pose des questions
- L'artiste m'envoie des réponses...
- Qui à leur tour provoquent d'autres questions et l’on continue, la découverte de la voix au téléphone est toujours une surprise pour moi et un moment agréable surtout lorsque une connivence se crée.

Je tiens à remercier infiniment les artistes qui acceptent de se plier à ce petit jeu sans prétention qui m'apporte beaucoup et qui j'espère vous intéresse en vous faisant découvrir leurs univers.

Pour finir, je tiens à rajouter que je respecte les propos qui me sont confiés et que le choix des photographies se fait d'un commun accord.

En ce qui concerne la mise en page, j'aime bien la revoir après que l'on en ait discuté et je tiens à remercier mon fils pour son travail dans ce domaine.

Isabelle MOULIS 
Artiste Plasticienne - La Rochelle

Janvier 2020
Mai 2020
Il y a un an, nous étions au Luxembourg Street Photography Festival où nous avions pu rencontrer Sabine Weiss, qui depuis, nous fait regretter notre simple vie. Aujourd’hui, la définition du « simple » prend un autre sens, d’ailleurs, rien n’a plus de sens.
Malgré tout, nous avons le plaisir, cette année, de participer online au Festival, à la Slide night, l’Open Wall, aux conférences de photographes de renom et… le confinement a du bon : de prendre le temps de poser quelques questions aux invités. Pierre Gély-Fort n’en est d’ailleurs pas à sa 1ère intervention sur le festival !
Son humanisme transparaît dans ses images, aux tonalités colorées, à l’exception de son avant-dernière œuvre exclusivement exprimée en noir et blanc, « The Dark LOVE BOAT », une invitation à découvrir qui sont les croisiéristes de ce gigantesque paquebot. Pierre Gély-Fort nous raconte ses histoires  de vie qu’il croise,  de ces peuples qu’il rencontre, sous la forme de livres sans légende, où notre propre regard peut rejoindre la danse du jeu des échos qu’il crée, afin d’y apporter notre propre histoire. Un voyage d’émotions et de bienveillance.
Aujourd’hui avec nos smartphones, nous sommes tous devenus des artistes de photos de rue, 
qu’est ce qui fait la différence ? La technique, le matériel, la spontanéité, la finalité ?

Tout d’abord c’est une excellente question ! En ce qui me concerne aux 3/4 c’est la finalité.
Chacun peut avoir sa propre finalité et donc par la même se différencier. Avant d’étayer cette notion de finalité, traitons les deux autres notions. Je dis bien deux car pour moi le matériel est inclus dans la technique.
La technique incluant le matériel se doit, non pas d’être maîtrisée mais dominée. Dans le seul but de servir la finalité. Cette technique incontournable n’est néanmoins qu’un outil / qu’un moyen.
La spontanéité, comme la créativité, la faculté à voir ce que les autres ne voient pas, l’opiniâtreté, ... enfin toutes ces qualités sont également importantes. Mais comme le reste elles ne sont que des moyens au service de la finalité.
La finalité qui me motive est la narration visuelle via le livre-photos sans titre & légende des images, juste le titre du livre et un très court texte d’introduction ou de conclusion. En clair ce type de livre-photos est mon médium. Les images, la technique ou le reste ne sont que la matière première alimentant le  médium. La réalisation d’un livre-photos a pour objectif de présenter une œuvre aboutie où le hasard n’a pas sa place, la narration, le choix des images, l’harmonie formelle & le séquençage sont le fruit à 100% de la pensée de l’auteur.
D’autres photographes ont certainement des points de vue & des finalités différents.
Où, quand, comment et pourquoi décide –t-on de la couleur ou du noir et blanc ?

Différents cas peuvent se présenter. Je vais en prendre deux par exemple, celui d’Anne-Marie photographe et le mien. Nous avons réalisé la moitié de nos projets personnels ensemble à travers le monde. Plus précisément nous photographions les mêmes choses, les mêmes scènes mais nous les restituons différemment.
Anne-Marie « voit » uniquement en n&b, de plus au format carré et exclusivement via une visée ventrale. Elle ne porte jamais son appareil à l’œil. Anne-Marie a décidé dès le départ et encore aujourd’hui que sa photographie est en n&b. Elle ne sait s’exprimer à ce jour qu’en n&b. Aller voir le résultat sur son site ici http://www.am-croutzet.com/ailleurs
Mon mode d’expression c’est la couleur ... enfin je le croyais jusqu’en mars 2019 lors de cette croisière sur le plus gros paquebot du monde le Symphony of the Seas ! Tout en photographiant en couleurs ces croisiéristes américains j’ai rapidement et pour la première fois « vu » cette « vie » à bord en n&b ! Aussi en rentrant de ce projet j’ai sans les regarder immédiatement, transformé mes clichés en n&b. Et donc réalisé le livre « The Dark LOVE BOAT » jusqu’à la fin sans avoir vu les images  couleurs originales.
Pour terminer le grand photographe Harry Gruyaert https://www.magnumphotos.com/photographer/harry-gruyaert/ reconnu comme un des maîtres mondial de la photographie couleur qui était l’invité du Luxembourg Street Photography Festival en 2018, a photographié ses filles de la naissance à l’âge adulte en n&b ! Quand on lui a posé la question il a répondu " De 1986 à 2006 j'ai photographié mes filles en n&b. Le noir & blanc c'est plus simple. Il me permettait une relation plus intime. Avec le noir & blanc, je suis moins préoccupé par les détails. Ce qui compte, c'est la personne, pas la façon dont elle est habillée ou ce qui l'entoure."
Pour conclure sur ce thème, je pense qu’il n’y a pas de règle, chaque photographe en fonction de sa sensibilité profonde, du moment ou du sujet, choisi de passer de la couleur au n&b et vis versa.
Comme dans tout autre domaine, les femmes sont peu représentées - l’homme photographie, la femme est photographiée -  A l’instar du Luxembourg Street Photography Festival, vous êtes quatre hommes invités. 
Pensez-vous qu’il existe un « male gaze », que vos photos ne pourraient être réalisées par une femme ?

Non, je dirais & pense le sens contraire ! Il y a un « female gaze » et les photos de ces femmes photographes je ne pourrais pas les réaliser ! Encore une fois ce n’est que mon opinion.
L’exemple le plus frappant m’est venu ici même l’année dernière au Luxembourg Street Photography Festival avec le travail que Vanessa Winship a présenté. Nous faisions parti des 4 invités, dont Sabine Weiss que vous avez interviewé. Une parenthèse d’ailleurs l’année dernière nous étions 2 femmes & 2 hommes comme invités. Revenons à Venessa https://www.vanessawinship.com/projects.php qui vit depuis 35 ans avec un photographe George Georgiou https://www.georgegeorgiou.net/projects.php
Tous les deux sont des grands photographes reconnus, et ce au même niveau. Dans les photos de son mari George je me reconnais, son univers m’est familier, j’ai l’impression que ma pratique obéit aux mêmes codes, bien que jouant dans une autre catégorie. Les photos de Vanessa me transpercent d’émotion comme aucune de George ne saurait le faire ! Ses photos transpirent d’une sensibilité puissante et pourtant si subtile ! Je serais incapable même d’approcher de loin ce résultat. Je n’ai pas en mémoire de travaux masculins m’ayant donné cette émotion. 
Par contre les paysages & surtout les portraits de Vanessa en terme d’intensité & d’impact me font penser à ceux d’une autre femme : Diane Arbus.
Autre exemple contraire cette fois de couple photographes : Trent Parke de chez Magnum https://www.magnumphotos.com/photographer/trent-parke/ et sa femme Narelle Autio https://www.agencevu.com/photographers/photographer.php?id=122. Les différences dans leurs œuvres et surtout leurs impacts émotionnels ne sont pas si marquées. J’en perçois même une certaine similitude, Narelle affiche qu’elle est capable de réaliser des clichés comparables à ceux de Trent son mari.
La pandémie qui circule en ce moment a modifié nos modes de vie, a-t-elle modifié votre vision d’artiste ? 
L’oisiveté subie a également suscité la créativité de chacun, qu’a-t-elle révélée chez vous ?

Votre question tombe à pic ! Car la réponse est oui ... radicalement !
Après des semaines de doutes et de réflexions sur l’évolution de mon travail où les sentiments de tourner en rond, de ne pas se renouveler et de se répéter prennent prise, le confinement est tombé !
Transformant ce (long) moment en opportunité, je commence, je dis bien commence, à voir une petite lueur au loin. J’ai réalisé un travail (un livre) dont les prises de vue ont été faites au deuxième semestre 2019 exclusivement dans un musée. Grâce au confinement je viens de le terminer : c’est l’histoire vraie d’un confinement autoritaire pendant 40 ans d’un pays disparu de 16 millions d’habitants que l’on peut visionner ici : https://pierregelyfort.com/perfume-of-ddr
L’oisiveté subie m’a révélé qu’en fait maintenant je ne ressens plus le besoin de voyager pour faire des photos, mais plutôt l’envie de faire des photos pour offrir un voyage !
Quelle est la dernière photo que vous ayez prise ? Peut-on la voir ?

La dernière ci-dessous date du 6 mai dernier à 20h40 : couché de soleil sur mon soleil artificiel accroché au mur du salon !



Maryline Dumotier & SoMuch Noise
Journalistes - Grrrrr magazine - Université du Luxembourg

Mai 2020

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